Paradis de l’art urbain, à Valparaiso, tous les coins de rue laissent entrevoir les couleurs d’une murale ou les traces d’un graff. Et cet ensemble chaotique de peintures à même les murs s’accorde à merveille avec l’architecture tarabiscotée de la ville. D’après le graffeur La Robot de Madera, il s’y peint en moyenne deux murales par semaine. Et en effet, chaque jour réserve de nouvelles surprises. En voici quelques images.

Le style grafique de Valparaiso : des inspirations multiples

Ville portuaire, Valparaiso évoluerait depuis longtemps au grès des influences internationales. Avec, en matière de graffiti, d’une part l’influence états-uniennes, amorcée dans les années 70, (oeuvre d’immigrants des ghettos New Yorkais en quète de reconnaissance, principalement esthétique et étroitement liée à la culture hip hop) ; d’autre part française, datant de mai 68, (recouvrant un caractère davantage politique et issue d’universitaires).

Outre ces inspirations, d’après Jonhatan, étudiant en art dont le sujet de thèse fut le graffiti a Valparaiso, le Chili connait une tradition muraliste depuis des décennies, marquée notamment par le rôle des Brigadas Ramona Parra. Ces brigades communistes créées en 68 portent le nom d’une militante tuée durant une manifestation plusieurs années auparavant. Leurs premières murales, réalisées clandestinement, naissent sous l’influence de Pablo Neruda et se multiplient avec la campagne de Salvador Allende. Elles recouvrent un caractère éminemment politique et seront une force d’opposition conséquente durant la dictature de Pinochet.

Le style graphique de Valparaiso est donc largement métissé. Aujourd’hui encore, de nombreux graffeurs du monde entier s’y rendent pour peindre.

D’après Jonhatan, s’il est un trait de caractère spécifique à cette ville, il s’agit surtout de la “forme” de ses graffs. En effet, la configuration architecturale et spatiale de la ville (perchée sur des collines donnant sur la mer), impose au graffeur de composer avec la hauteur pour être vu, alors que partout ailleurs, la majorité des graffitis et peintures s’inscrivent dans la dimension horizontale (cf: les trains).

valparaiso-enfant-graff.jpgvalparaiso-inti-graff.jpgvalparaiso-lrm-escalier.jpgvalparaiso-hecho-graff.jpg

Les artistes de Valpo : diversité et coopérations spontanées

valparaiso-enfant-affiche.jpgvalparaiso-femme-graff.jpgCi dessus, des photos de graffs de Charkipunk, Inti, La Robot de Madera (LRM), Hecho, Cekis… Parmis les graffeurs les plus connus de la ville et qui régulièrement se retrouvent pour peindre conjointement. Nombreuses murales sont faites à 6, 8 ou 10 mains.

Des fois, tu pars peindre, tu ne sais pas encore où, ni quoi, puis tu croises des potes qui vont faire pareil, alors tu cherches un coin à deux et tu peins ensemble [...] Ici, les graffeurs et les habitants respectent relativement le travail des autres, alors qu’à Santiago les pièces sont rayées et détruites en quelques jours par d’autres. LRM.

D’une tolérance officieuse à un atout touristique

valparaiso-graff-epicerie.jpgEn principe bien sûr, le graff est interdit, même si, apparemment, aucune loi ne s’y réfère directement. Néanmoins, les propriétaires peuvent disposer de la décoration des facades de leur maison, leur couleur etc. Ainsi, les murs se parent de mosaïques, de couleurs plus vives les unes que les autres et nombreux graffeurs sont invités par les habitants à peindre leurs portes, leurs murs, leurs palissades. Le graffiti sauvage est réprimé par la police, mais l’amende n’est apparemment pas très dissuasive et cette ville n’a jamais mis en priorité la guerre au graff. Au contraire même, il semblerait que les autorités soient conscientes de l’attractivité touristique que constitue cette richesse picturale.

valparaiso-museo-ciel-abierto.jpgEt d’ailleurs, la ville renferme depuis le début des années 70 un “musée à ciel ouvert”. Créé à l’initiative d’un professeur de l’Institut d’art de l’Université de Valparaíso, il s’agit d’un pan de la ville dont les murs accueillent les oeuvres de 17 peintres majeurs de l’époque (Eduardo Pérez, Maria Martner, Roberto Matta, Francisco Méndez etc.). L’idée est intéressante, elle permet d’exposer l’art dans la rue. Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le concept n’est pas forcément applicable à l’art urbain. En effet, les oeuvres de ces 17 artistes peinent à s’insérer dans l’espace urbain, un peu décalées de leur milieu. Il apparait alors que le travail d’”urbaniste” qu’effectue le graffeur avant de peindre -inconscient souvent mais bien réel-, est essentiel pour que son oeuvre prenne sens et existe dans son environnement. C’est aussi ce que soutient le graffeur LRM, pour qui le “museo a cielo abierto” recouvre des peintures très académiques, déconnectées du milieu de la rue. En outre, d’après lui, ce genre de concept s’éloigne de l’idée de graffiti en ce sens que, protégé à titre de patrimoine, les expressions artistiques n’évoluent plus avec leur temps.

Lucie.