Forte d’une tradition d’expression militante et populaire présente depuis des années et ravivée en temps de crise, la ville de Buenos Aires accueille un nombre impressionnant d’interventions urbaines. Une créativité et des revendications qui s’expriment à travers des slogans, graffitis, affiches, peintures et notamment par la technique du pochoir, dont la profusion semble définir l’originalité argentine.

Le pochoir : une branche à part entière de l’art urbain

S’apparentant fortement au graffiti en cela qu’il s’empare également de la rue à coup d’aérosol, le pochoir ou “stencil” s’en démarque à plusieurs égards, comme une forme d’art urbain à part entière.

Le pochoir, une technique antique réappropriée

Il y a 8000 ans déjà, en Patagonie, des hommes utilisaient leur main en guise de pochoir. Trois millénaires plus tard les égyptiens ont recours au pochoir pour décorer pyramides et sarcophages. Ensuite ce sont les chinois qui l’utilisent. D’Asie, la technique arrive en Europe, utilisée par les romains et au Moyen Age. Plus récemment, les Chemises Noires, sous Mussolini, transportent le pochoir à la rue comme moyen de propagande.

Développé récemment par des artistes urbains comme Blek Le Rat ou Banksy pour les plus connus, le “stencil graffiti”, au début du 21e siècle, se diffuse dans le monde entier.

Le “stencil graffiti”, l’outil, la technique, l’oeuvre

planches de stencilsConcrètement, les “stencils graffitis” sont réalisés à l’aide d’un pochoir, découpé dans du carton, une radiographie ou du plastique, que l’on applique sur un mur et que l’on recouvre de peinture en aérosol. Ils représentent des images et/ou des mots.

GG et tester, artistes stencils de Buenos AiresA la base, il s’agit donc d’un outil et d’une technique. Technique dont les avantages sont d’être reproductible en série, peu couteuse, accessible à tout un chacun et rapide à réaliser. Altération d’image, reproduction de photographie, parodie, moyen de communication d’un évenement, le “stencils graffiti” d’aujourd’hui nait du capitalisme et sa publicité effrénée, d’un certain culte de l’image, de la reproduction en série; auxquels il s’attaque en retour.

Les pochoiristes se sont appropriés l’idée dadaiste et du pop art qui pense que les images de la culture populaire et les objets communs puissent être des oeuvres d’art. Tristan Manco.

la prolifération de pochoirs : une specificité de Buenos Aires

L’explosion en 2001

Si le pochoir à même les murs est une technique utilisée depuis des décennies en Argentine, (pour la signalisation, par les partis politiques, en logo par les groupes de rock, sous les traits du visage de l’argentin Che Guevara etc), ces dix dernières années s’est développée un courant très étoffé de “stencil graffiti”.
C’est en 2001, alors que le pays est en proie à une crise économique et politique sans précédent, que les “stencils graffitis” se multiplient. Les gouvernements se succèdent à une rapidité impressionnante, les caisses des banques sont vides et le chômage fait rage; les argentins sont en colère, raconte GG du collectif Buenos Aires Stencil. C’est à ce moment là, pour protester contre la situation, qu’il commence à sortir peindre des pochoirs dans les rues de la capitale. Du début des années 2000 à nos jours les pochoiristes argentins se sont multipliés, améliorés, étoffés, dans une productivité débordante.

stencil de bicyclette a Buenos AiresVomito Attack Buenos Aires Stencilstencil de carottebuenos aires stencil

Une certaine tolérance du graffiti

Si le graffiti est légalement interdit en Argentine, peu de moyens sont mis en oeuvre pour assurer sa répression et il demeure globalement toléré par la police et les habitants. Il faut dire que dans un pays traversé par autant de remous politiques et économiques, ces expressions ironiques, humoristiques, sont plutôt bien acceptées. En outre, difficile de sanctionner l’acte de peindre les murs de la rue quand les partis politiques les plus influents sont les premiers à le faire, en temps de campagne électorale.

Les pochoirs portenos : ironie, humour et subversion

Un sens critique aiguisé, dans la bonne humeur

S’ils jouent tous dans des registres très différents, l’ensemble des pochoirs de la capitale ont la spécificité d’être particulièrement subversifs ou critiques. Plus qu’altérer le quotidien du passant ou embellir un espace, la majorité d’entre eux adresse un message à la société par le biais des murs de la ville. Cependant, l’une des spécialités des pochoirs argentins réside également dans leur maniement de l’humour, de l’ironie, avec finesse.
Ainsi, sur les murs de la capitale se côtoient des Marylins coiffées d’une casquette du Che, des portraits du maître du tango Carlos Gardel, des chiens qui lisent le journal, des personnages de comics, des bicyclettes en grandeur nature, des femmes qui s’embrassent, des casseroles, une quantité impressionnante de pochoir anti Bush, des présidents à tête de singe, des squelettes qui dansent, des capotes ailées, des bandonéons, des éléphants, des “murders kings” et des portraits de disparus de la dictature.

Holywood stencilstencil sur les pauvres de buenos airesstencil de prisonnierBuenos aires run dont walk stencil

Des démarches et messages forts:

Les collectifs de pochoiristes, à Buenos Aires bien plus qu’ailleurs, sont très nombreux. Parmis eux, les membres de Buenos Aires Stencil peignent par exemple des pochoirs de Bush avec des oreilles de Mickey couronnés d’un “Disney war”, des vierges avec un pistolet dans chaque main, etc. Cam Buenos Aires est entre autre l’auteur d’une série d’anagrammes : “militar es anagrama de limitar”, “argentino es anagrama de ignorante”, “navidad es anagrama de vanidad” etc. Federico de Run don’t Walk peint, parmi d’autres pochoirs, les cartoneros (ramasseurs de cartons payés une misère, que l’on voit partout dans les rues de Buenos Aires) souligné d’une phrase invitant cyniquement à célébrer le bicentenaire de la république argentine. Ou des poubelles avec l’inscription “ta poubelle est mon trésor”. Cucosita est connu pour le détail des scènes de comics qu’ils reproduit en pochoir.
Parmi eux aussi, la démarche remarquable de Nazza stencil. Il réalise des pochoirs en grande dimension de “personnages sociaux”, Los Ramones (la famille pauvre lambda de Colombie), les vétérans de la guerre des Malwines, les indiens Mapuche, Guaranis, les jeunes des quartiers pauvres qui fument du paco (pâte basique de cocaïne) etc. Et bien d’autres pochoirs nettement plus subversifs, qui viennent questionner la domination coloniale en Amérique du Sud, la violence brésilienne, l’utilisation des images de famines à des fins commerciales, le désabusement des français quelques décennies après mai 68, etc. Pour lui, il est essentiel de disséminer les stencils dans les quartiers pauvres, les favelas, de ne pas s’adresser qu’au passant du centre ville. Il anime par ailleurs des ateliers avec des jeunes et étudiants.

Des pochoirs “enragés” qui racontent, qui font réagir, qui font sourire, rire ou qui dérangent, mais qui, dans tout les cas, nous interpellent.

Pour en savoir plus

Documentaire :

Bouquins :

  • 1000 Stencil (de Guido Indij, aux éditions La marca editora)
  • Hasta la victoria stencil (même auteur, même maison d’édition)
  • Graffiti argentina (de Maximiliano Ruiz, aux éditions Thames & Hudson)

Galerie :

Artistes :

Lucie.